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Regard d'experte

Isabelle Ginot
« Penser la danse comme un outil d’émancipation collective. »

Professeure au département danse de l’université Paris 8 et cofondatrice de l’association A.I.M.E. (Association d’individus en mouvement engagés), Isabelle Ginot explore les pratiques somatiques dans une perspective à la fois analytique et politique. Ses recherches interrogent l’usage de ces pratiques et de la danse dans des contextes de vulnérabilité sanitaire et sociale, à partir de la notion de « PasKe », ou « projets artistiques socialement et corporellement engagés ». Elles se situent à la croisée de la recherche, de l’engagement et de la transmission.

Le fonds de dotation Entreprendre pour Aider soutient depuis 15 ans des projets artistiques au service de la santé mentale. Vous vous intéressez à ces dispositifs où des artistes interviennent auprès de publics vulnérables. Quelle est votre approche ?
Tout d’abord, cette approche est avant tout collective et multidisciplinaire, au sein de Paris 8 comme avec l’association A.I.M.E. Nous abordons ces pratiques sous un angle politique. Nous travaillons sur les mécanismes d’exclusion et sur la manière dont la danse peut devenir un levier pour transformer la vulnérabilité en puissance créatrice, reconnue et partageable. Ainsi, même dans des contextes de soin, nous ne nous situons pas en thérapeutes ou en art-thérapeutes, mais du côté de la création et de l’invention corporelle, tout en veillant à reconnaître et accueillir les fragilités et les souffrances qui existent évidemment. Ces souffrances ne sont pas seulement celles des patients, mais aussi celles les professionnels dans des établissements souvent très en tensions. Nos pratiques interrogent aussi les institutions, et entrent en dialogue avec leurs représentations du soin ou de l’accompagnement social. Ce dialogue fait partie intégrante de nos pratiques et de nos recherches. Le projet artistique peut soit renforcer ces logiques, soit ouvrir un espace où les personnes investissent l’institution, la transforment et trouvent leur place dans la société. C’est un horizon : dans les faits, il faut rester très modeste, mais parfois, des changements minuscules peuvent prendre beaucoup d’importance. 

Comment le corps dansé peut-il contribuer à transformer les institutions ?

Nous apportons l’idée que tous les corps, quelle que soit leur condition, sont bienvenus et peuvent danser ; et que beaucoup des empêchements sont liés non pas au corps lui-même, mais aux traces laissées par toutes les formes de discriminations, ou d’exclusions. Nos ateliers et nos créations s’efforcent avant tout d’être des espaces ouverts où cette expérience de l’exclusion se suspend, progressivement, pour permettre de sentir à nouveau qu’on a le droit au mouvement. 

Quelle est la position de l’artiste dans ces dispositifs ?

Nous ne sommes pas à la place des soignants : nous sommes artistes. C’est cette position qui nous permet de ne pas assigner les personnes à un statut de malade, ou de victime que l’art viendrait réparer. Il s’agit de ne pas présupposer, ni censurer,  « ce qui est important pour eux », par exemple. Notre position et nos outils sont d’abord l’écoute et l’accueil ; mais aussi une attention critique à sa propre posture, souvent marquée, par la figure de l’artiste « tout-puissant ». Il faut aujourd’hui repenser cette position, notamment à l’aide des apports de la psychothérapie institutionnelle et des pédagogies critiques. Cela suppose de travailler la transmission, de partager des outils corporels et de construire un milieu commun avec les équipes et les participants. Cela demande du temps : immersion, échanges, pratiques partagées. Dans un atelier de danse, les rôles peuvent se déplacer et les hiérarchies s’atténuer. Il s’agit de créer un espace où chacun peut explorer le geste, s’autoriser à créer, produire du sens. Cette capacité à s’autoriser est essentielle, tant individuellement que collectivement.

Vous travaillez également sur les pratiques somatiques ?
Oui, ce sont des outils essentiels pour faire danser ensemble des personnes très différentes. Nous travaillons à penser la dimension politique et sociale de ces pratiques, capables de contribuer à des processus de dés-assujettissement. Nos recherches croisent approches académiques et démarches de terrain, notamment auprès de publics vulnérables. L’enjeu est aussi de reconnaître les savoirs issus de la pratique et de développer de nouveaux usages dans les champs social et politique.

Pouvez-vous dire quelques mots sur votre approche de recherche ?
Nous défendons une recherche située, à la croisée de l’université et du terrain, entre chercheurs et praticiens. Les logiques descendantes ne fonctionnent pas : nous cherchons à construire des démarches collectives, avec les publics concernés. Depuis 2019, nous animons des groupes d’entraide et d’analyse de pratiques, les « bodystormings », où travaillent ensemble des artistes, des chercheurs, des soignants, des acteurs du travail social. Ces groupes d’échanges de pratiques s’inspirent de nos expériences avec les associations de lutte contre le VIH, les mouvements de pédagogies critiques et d’éducation populaire, ou encore la psychothérapie institutionnelle. Ces expériences ont profondément transformé notre manière de concevoir la recherche. C’est aussi pour cela que nous avons créé A.I.M.E. : pour penser, expérimenter et produire des savoirs ensemble.

Pour aller plus loin, écoutez le posdcat Mouvements engagés.

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© Marc Ginot

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