Regard d'experte
Sonia Dupont Bonnamour
« Quand les musées deviennent un espace de soin et de reconstruction. »
Nous avons fait la connaissance de Sonia dans le cadre des cycles d’art‑thérapie au musée Carnavalet, et cette rencontre s’est révélée déterminante. Sonia Dupont Bonnamour, art‑thérapeute et créatrice d’ARTHÉMUSÉI, développe une approche singulière à la croisée du soin, de l’art et de la créativité. Elle intervient aujourd’hui dans deux programmes soutenus par EpA.
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre pratique ?
Je suis art‑thérapeute, formée aux Beaux‑Arts de Lyon. J’ai d’abord développé une pratique artistique personnelle avant de poursuivre un parcours de spécialisation en art‑thérapie, puis un Diplôme Universitaire « Art et Santé » à la faculté de médecine de Lyon. Ce double ancrage, artistique et clinique, nourrit profondément ma manière d’accompagner.
L’art‑thérapie que je pratique est un soin de support qui utilise le processus créatif à des fins thérapeutiques. Je conçois des dispositifs favorisant le mieux‑être, en co‑construction avec les équipes soignantes et les institutions culturelles. Ces accompagnements prennent la forme de cycles adaptés aux personnes vulnérables, dans le respect de leur rythme et de leurs besoins.
Vous intervenez dans plusieurs institutions culturelles telles que le Musée Carnavalet, le musée de la Vie Romantique, l’Institut du Monde arabe. Comment concevez-vous vos cycles d’art‑thérapie avec des institutions si variées ?
Tout commence par une rencontre. Les cycles d’art‑thérapie naissent d’un travail de tissage entre les soignants (psychologues, médecins, etc.), les référents (éducateurs spécialisés, etc.) et les institutions culturelles. Le défi est double : tenir compte de la grande diversité des collections proposées par les musées, ainsi que de celle des publics accompagnés par nos partenaires, qu’il s’agisse de personnes présentant des troubles du spectre autistique, du langage ou des apprentissages, ou encore des souffrances psychiques aiguës, chroniques ou post‑traumatiques.
Face à cette diversité, chaque cycle est pensé comme une création singulière, élaborée de manière collaborative entre les soignants, le musée et moi‑même. Nous cherchons à créer des espaces sensibles et adaptés aux réalités et fragilités de chacun, afin d’ouvrir un lieu d’expression, de lien et de transformation.
Concrètement, je prends le temps de rencontrer le partenaire qui accompagne les bénéficiaires au quotidien. Ils m’exposent les enjeux globaux du groupe (exister et faire groupe, accueillir les émotions) ainsi que les enjeux individuels pour certains patients (estime de soi, difficultés alimentaires, etc.). Nous nous rendons ensuite ensemble au musée afin de rencontrer les équipes culturelles. C’est progressivement que se construisent les thématiques et les pratiques artistiques les plus adaptées.
J’utilise différentes techniques d’art‑thérapie. Par exemple, si des personnes présentent des troubles alimentaires, je peux proposer un travail autour de natures mortes : un simple point de départ, car la séance évolue toujours en fonction de ce qui émerge. Cette construction est une équation complexe, qui demande du temps et de l’ajustement.
L’objectif des cycles est que les patients retrouvent une place active, tant au sein du groupe qu’en eux‑mêmes. Pour cela, je leur laisse le choix aussi souvent que possible – un principe fondamental en art‑thérapie.
Pourquoi est-il important que l’art‑thérapie s’inscrive dans le temps long ?
L’art‑thérapie s’inscrit dans le temps long parce que le temps en est une composante essentielle : il permet de construire une relation de confiance, d’ancrer les expériences et de soutenir des évolutions que j’espère durables. S’engager dans la durée, c’est offrir aux participants un espace où ils peuvent progressivement se réapproprier leur créativité, leur rapport au monde et leur propre histoire. Ce processus ne peut être précipité : il se tisse lentement, au rythme de chacun. Dans un monde où tout s’accélère, générant de fortes pressions, cet espace de lenteur devient une véritable nécessité, en particulier pour les personnes vulnérables. L’art‑thérapie devient alors un lieu de respiration.
En quoi votre deuxième activité, les “Petits Rendez-vous de l’Art”, prolonge‑t‑elle cette démarche ?
Inspirés de mon expérience d’art‑thérapeute, les « Petits Rendez‑vous de l’Art » proposent des parcours et des événements de bien‑être autour de l’art, ouverts à toutes et tous. Ce sont des moments conçus comme des parenthèses pour ralentir et respirer dans un cadre apaisant. Il s’agit d’expériences partagées et conviviales, non de visites guidées, mais de véritables voyages au cœur des œuvres, pour cultiver son empathie esthétique, c’est‑à‑dire la reconnexion à ses sensations singulières.

Sonia Dupont Bonnamour
